Mogigraphies

n.f. (mo-ji-gra-fie)

* Terme de médecine. Crampe des écrivains

Aug 19

Angoisses et fiertés minéralogiques

Au 221 rue Lafayette, Paris X, au fond d’une cour une peu glauque, on trouve une enfilade de portes vitrées derrière lesquelles stagnent les open space de boîtes de prod, cabinets d’avocats et sociétés de domiciliation. Accessoirement, c’est aussi là que loge la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels. La CCIJP ou, pour faire « métier », la commission de la carte. Par négligence, et par superstition, j’ai tardé à la demander et suis allé la chercher il y a quelques temps. Au grand bureau d’entrée, on m’a fait attendre très aimablement qu’une grande femme imprime la mienne et la glisse dans un enveloppe déposée entre mes mains avec un grand sourire. Voilà, c’est tout !

Je ne m’attendais pas à ce que des cotillons pleuvent des faux plafonds mais cela m’avait été présentée avec tant de mystère que j’espérais peut-être autre chose. Je n’étais pas déçu pour autant : ce petit rectangle pâle en main marque un rite initiatique, plus administratif qu’honorifique, mais tout de même.

Me voilà devenu 112412, visé sur plastique dur blanc, teinté de jaune, cuvée PRESSE 2009 et petit drapeau tricolore en angle. Comme les nouvelles plaques d’immatriculation, chaque nombre est fixé à son journaliste, dès qu’il dépose son dossier et jusqu’à ce que les siècles l’oublient. Un collègue titulaire de la 108700 et quelque l’a reçu il y a deux ans : un peu moins de 4000 nouvelles cartes en 24 mois, la commission ne chôme pas.

Il faut dire qu’on vous en parle de la carte : pour le moindre rendez-vous à l’Assemblée, sans « elle », j’étais jusqu’ici obligé de faire signer un mot infantilisant par un rédacteur en chef « Merci de bien vouloir laisser entrer Sylvain Lapoix, journaliste pour Marianne… » De la part des collègues, ce sont des silences gênés quand vous répondez « non » à la sempiternelle question : « tu n’as pas ta carte ? » Cette virginité administrative n’est pas fière à exhiber, même si j’en connais qui refusent de la prendre par principe, pour ne pas être « encartés » !

La première fois qu’un ami l’a obtenu, il l’a brandit comme un trophée sportif avant de la jeter entre des demi de bière sur une table de bar. Les trois aspirants journalistes, dont j’étais, s’étaient penchés dessus comme si le fantôme de Renaudot allait en sortir. Pas plus que les locaux très neutres et bien rangés de la commission, la carte n’a de pouvoir magique : il paraît qu’elle marche encore comme coupe file dans certains musées mais les réductions chez les libraires et l’entrée gratuite au cinéma sont de vieux mythes. A moins de considérer les discours présidentielles comme des productions hollywoodiennes : l’Elysée martèle à chaque tentative d’accréditation qu’il ne prend que les journalistes porteurs de carte.

J’ai eu droit à des conseils de la part des syndicalistes : « tant que tu n’auras pas ta carte, tu ne pourras pas négocier : ni augmentation, ni rien ! » On m’a même glissé, comme une mise en garde que « au dessus de 100000, de toute manière, on ne te prend pas au sérieux ! » La valeur du numéro est un grand classique : il y a de petits exercices de numérologie, selon l’année d’obtention, la somme des chiffres, etc. C’est un peu l’astrologie des journalistes, une version plus élaborée de l’horoscope du Parisien (je me demande quelle est le numéro de carte de presse de Christine Haas).

1+1=2 ; (1+1)+2=4… Mon numéro serait presque kabbalistique. En même temps, passée la photo, légèrement pastelisée par l’impression, peu de choses différencient une carte de presse d’une carte de bibliothèque, à part ce numéro, unique et personnel. « Un jour, j‘ai croisé un 30000, encore vivant, pas en poussière », me racontait une collègue dans les 80000.

La seule fois où je l’ai vu servir à autre chose qu’à des tâches bassement administratives, c’était sur un blog de soutien à Denis Robert. Des dizaines de scans et de photocopies de cartes, de 26000 quelque chose à 110000 passé, une avalanche. Bizarrement, c’est là, alors qu’elles sont censées faire sens, que j’ai trouvé qu’elles étaient les plus standardisées, les plus impersonnelles et administratives. Je vais encore un peu l’agiter en l’air, le temps de la présenter une ou deux fois comme un sésame devant des accès réservés, après, elle sera un bout de plastique utile. Aller la chercher moi-même dans ces bureaux l’a démystifié. Et finalement, c’est pas plus mal !