Mogigraphies

n.f. (mo-ji-gra-fie)

* Terme de médecine. Crampe des écrivains

Jul 29

Cronaca

Jeudi 23 juillet, j’ai eu l’occasion de passer du poste confortable de reporter à celui angoissant de justiciable. Sans rentrer dans les détails, j’ai été assigné en justice pour diffamation publique à cause d’un article publié il a quelques mois. Or, plutôt que de me poursuivre au Tribunal de Paris, le plaignant a préféré m’envoyer à Auxerre avec ma petite convocation papier adressée en trois exemplaires à mon ancien domicile. J’ai donc pris le train pour me rendre à une audition de pure forme en vue d’une mise en examen, dont la date avait été fixée à 10h30 le 23 juillet, aimablement repoussée pour me permettre de prendre quelque vacances.

9h53 : arrivée en gare d’Auxerre d’où un bus me mène en centre-ville, en longeant des vignes de raisin blanc.

10h15 : je me présente à l’entrée du Palais de justice dont sortent des employés qui s’en vont fumer dans le parc en face : sans le panneau, je n’aurais jamais repéré le bâtiment qui se serre entre deux rues.
Le vigile à l’entrée feuillette le canard local appuyé à une colonne du grand hall marbré. Je dois tout ouvrir : vider mes poches et ma veste, ma sacoche de fond en comble… Je ne savais pas que de telles menaces planaient sur le Palais de Justice d’Auxerre.
A l’accueil, on appelle le juge d’instruction avant de m’indiquer le chemin : «derrière à droite, tout au fond, vous prenez à gauche puis tout au fond : vous pourrez attendre sur les bancs en bois.» Sa collègue porte un t-shirt avec un chat arlequin : «qui a dit qu’ils étaient tous gris ?»

10h20 : sur mon banc, je feuillette La Tribune : le «tout au fond du couloir» était à 20 pas et celui qui suivait long du double. Le va-et-vient de cinq employés qui me saluent m’agace un peu. Au dessus de la cour du cloître néo-roman que surplombe le couloir, les pigeons roucoulent : je suis le seul assis sur un banc dans tout le Palais de Justice.

10h40 : une des employés arrête ses allers et venues pour me demander si je suis Sylvain Lapoix. «Où est votre avocat ?» Nous avons convenu qu’il n’était pas nécessaire qu’il m’accompagne à cette convocation. Elle repart embêtée. Pas autant que moi, qui espérait, à l’heure qu’il est, pouvoir aller prendre le café que je n’ai pas eu le temps de boire au réveil sur le parvis de la Cathédrale.

10h45 : «Vous allez devoir attendre que l’avocat de permanence arrive pour enregistrer le fait que vous souhaitez être entendu sans avocat. Il sera là à 11h30.» Mon train est à midi neuf. «Ce sera très court !» Mais je lui demande quand même si elle aurait les horaires du prochain train pour Paris, histoire de prévenir le réd chef si je suis bloqué à Auxerre jusqu’à 16 heures.

10h50 : la secrétaire revient : «ma connexion Internet ne me permet pas de consulter les horaires mais vous pouvez appeler ce numéro», me rassure-t-elle en décollant un Post it de son gros bottin jaune. A la gare, la personne qui peut me donner les horaires n’est pas là non plus.

11h10 : deux jeunes gars passent dans le couloir : «je suis sorti par la petite porte là et j’étais menotté, raconte celui qui porte un jean trop long à celui qui porte un short trop large. N’empêche, il m’a rappelé à la barre, et ça, c’est trop la classe !» Il joue au bilboquet avec les écouteurs de son iPod et cherche un juge, «juge d’instruction numéro 2, c’est qui ?», puis repart avec son acolyte en direction de l’accueil.

11h25 : une jeune femme apparaît au coin du couloir, sa robe noire sur l’épaule comme une zibeline.

11h30 : La même, en tenue d’avocat, vient me chercher quelques minutes plus tard et m’emmène dans le bureau de la juge d’instruction.
L’audition est effectivement de pure forme. La juge d’instruction me montre le gros dossier bleu où reposent toutes les convocations des blogueurs et responsables de publications de sites Internet qui ont reproduit ou cité les articles incriminés. Quant à la convocation à Auxerre, elle comme l’avocate sont formelles : «c’est une façon de ne pas s’exposer : comme vous publiez sur Internet et que vos articles sont disponibles sur tout le territoire, il aurait pu vous poursuivre n’importe où, dans les Alpes Maritimes s’il avait voulu.
-Et pourquoi pas en Guyane ?
-Oui, il aurait pu le faire aussi s’il avait été très très méchant.»

12h02 : je sors. Dans 7 minutes, à l’autre bout de la ville, le train pour lequel on m’avait réservé un billet part. J’aurais finalement le temps d’aller voir la Cathédrale et de lire le canard local. Dans la rue qui s’éloigne du tribunal, il n’y a presque que des agences d’intérim (et une très bonne boulangerie où j’ai acheté un pain au chocolat aux amandes pour lutter contre l’hypoglycémie rampante du matin). Le dépaysement de voir les champs depuis la côte du centre ville et les bords de l’Yonne me paient un peu de ce retard. Je me demande à quoi ressemblent les bords du fleuve à Cayenne.