Quand les «petites phrases» sont vraiment politiques…
Peter Mandelson n’est pas candidat aux européennes : j’ai vérifié ! Pourtant, il y a de cela quelques années, il a tenu dans la Commission Barroso le porte-feuille du Commerce avec une fermeté que peu d’autres commissaires (à l’exception peut-être de «Nickel» Neelie Kroes) peuvent revendiquer. Pour un article sur les mesures anti-dumping, protégeant discrètement mais efficacement l’industrie européenne de la concurrence chinoise, j’avais exhumé un article de FinFacts Ireland où Mandelson revenait sur une proposition de taxer les chaussures en cuir venue du Vietnam à 16,8% et celle venue de Chine à 19,4%.
La subtilité (et, à mon sens, la faiblesse) des lois anti-dumping est qu’elles ne condamnent pas le dumping social, environnemental ou fiscal… mais seulement la vente à moindre prix à l’exportation que sur le marché intérieur, une «casse» du prix. Pour préciser son propos, le commissaire au Commerce avait cru bon de préciser que l’institution ne visait pas «les avantages compétitifs naturels de la Chine et du Vietnam» mais la seule distorsion de la concurrence libre et non faussée.
Les vaches chinoises produiraient-elles tant de cuir que cela soit considéré comme un «avantage compétitif naturel» ? A ma connaissance, non, ou en tout cas pas assez pour que les prix des chaussures en cuir soient aussi inférieurs aux paires fabriquées en Europe. Non, les seuls avantages compétitifs se jouent au niveau de la main d’œuvre : moins syndiquée, travaillant bien plus et à partir d’un âge plus faible, pour des salaires bien moindres payés dans une monnaie sous évaluée. Je ne compte même pas les produits bon marché et extrêmement nocifs, pour l’environnement et les tanneurs, qui servent à traiter les peaux et les godasses.
Elever ces spécificités de la main d’œuvre au rang de conditions naturelles du marché revient à une distorsion lourde de la perception de la réalité, voire à une conception doucement xénophobe. Le marché, considéré comme une force de la nature, sèmerait dans cette vision du monde, les talents et les compétences selon un darwinisme étrange : les Chinois travaillent jeunes, dur et pour rien, les Français font plus d’étude, gueulent et se syndiquent.
«Le libéralisme n’est pas une construction intellectuelle comme le marxisme : le monde a été créé ainsi. […] C’est le meilleur système.» Cette logia, pour reprendre le terme théologique utilisées pour les citations du Christ rapportées par les Apôtres, est de Jean-Marc Sylvestre mais pourrait trouver sa place dans la bouche de Mandelson. Par une simple formule, le commissaire révèle un mode de pensée magique effrayant où le «Marché» travaille pour lui et fait travailler les hommes pour sa grandeur, sans qu’aucun puisse critiquer ses dysfonctionnements et ses injustices. Un résumé littéral d’une notion que les apôtres du libéralisme sans barrière combattent sans arrêt et qu’ils font leur dans ce refus de remise en cause : l’obscurantisme économique.