Mogigraphies

n.f. (mo-ji-gra-fie)

* Terme de médecine. Crampe des écrivains

May 30

Donner accès à Internet pendant les examens et désapprendre aux élèves à regarder un tableau

Je crois que même Gibson, le Pape du Cyberpunk, n’y avait pas pensé : et si on avait accès à Internet pendant les examens ? Ce n’est pas la première fois que je lis un truc pareil et ce n’est pas la première fois que ça me choque.

Entre Google Translate, les calculatrices, les correcteurs orthographiques et les encyclopédies en ligne, l’arsenal est déjà complet pour qui voudrait faire toutes les tâches scolaires sur le coin de son Netbook. Seulement voilà : j’y vois une pente raide vers la déculturation et, pire, vers la désensibilisation.

L’argument du milieu de l’article de rue89 est relativement pertinent : « Les examens doivent être le miroir de la vie réelle et quand vous écrivez des rapports au travail, vous utilisez Internet. » Tout cela serait bien joli si l’apprentissage n’était qu’un simple stockage de données, comme c’est le cas en informatique.

Or, la mémoire, c’est bien plus que ça. Dans l’admiration que j’ai pour les grands discours de la IIIè République (Gambetta, Briand, Blum et consors), il y a aussi le respect que j’ai pour les orateurs qui apprenaient par coeur au lycée des discours entiers de Cicéron et les déclamaient. Et en latin. Que ce soit Cicéron, que ce soit du latin, là n’est pas le problème. Ces discours leur ont appris à faire les leurs en créant d’après copie, un peu comme le revendiquent les partisans des nouvelles formes d’échange de culture pour les artistes contemporains.

Nos chers élèves, pendus à la toute-savante machine, ne prendraient donc plus le soin d’apprendre par coeur. Pareil pour les langues : avec leur smartphone, ils disposeront d’un traducteur de poche, à la manière de la fausse pub pour le Pommegranate, qui proposait un “global voice translator” prononçant directement dans la langue choisie. Peut-être, mais la structure même de la langue, ses subtilités et spécificités, qui sont aussi les traits culturels de ceux qui la parlent, lui échapperont complètement. Et la compréhension de l’autre avec.

Outre le fait que, en cas de panne de courant ou d’énergie rare, le niveau scolaire tombera à 0, nos chers élèves désapprendront les codes qui permettent de saisir la profondeur humaine de la réalité. S’ils ont besoin de sortir un outil informatique pour chercher le sens d’un tableau ou d’un paysage, toute la puissance artistique leur échappera d’un coup. Il est très important de développer la culture numérique des jeunes mais il est aussi important qu’ils développement leur culture tout court. Car si l’usage du web est la “grille de lecture” d’Internet, la culture est la grille de lecture de la société. Mine de rien, même avec un iPhone, comprendre les autres et apprécier l’art, ça peut être utile, voire agréable.